Review of Nightbreed (1990) by Jérôme V — 27 Jul 2010
Cabal avait été, à une époque de ma vie où les mots « soucis » et « responsabilités » ne faisaient pas encore partie de mon vocabulaire courant, mon premier contact littéraire avec lâ??univers unique de Clive Barker. Sa vision est celle dâ??un monde fantastique obscure peuplé de démons, de fées et autres créatures de la nuit (ce que les anglosaxons nomment de la « dark fantasy » et dont on retrouve les balbutiements chez Machen et Lovecraft), entremêlé à une réalité froide et très souvent sanglante (gore). Comment ne pas aimer?
La carrière cinématographique de Barker est tout aussi fascinante. Son premier film, Hellraiser, est désormais un classique du genre et avec raisons. Candyman est un des meilleurs films dâ??horreur des années 90, un des plus intelligents aussi : un remarquable exemple de lâ??horreur utilisée subtilement pour présenter des positions sociales (dans ce cas-ci, le racisme et la réalité contemporaine des afro-américains). Assez curieusement, son adaptation de Cabal, baptisé Nightbreed, fut un flop monumental : critiques et fans dâ??horreur ont rejetés à lâ??époque (1990) ce film hautement original. Avec le temps, il a atteint le statut de film « culte » à défaut de classique.
Câ??est du Barker à lâ??état presque pur (en attendant un directorâ??s cut qui redonnerait la vision ultime de son auteur), un film complexe et intelligent dans la lignée de Candyman. Quinze ans avant que Guillermo Del Toro ne nous ouvre les portes de son superbe labyrinthe, Barker explorait avec un flair visuel à faire baver dâ??envie les possibilités offertes par la création dâ??un univers qui côtoie à la fois horreur et fantasy (je persiste à dire que Panâ??s Labyrinth est plus près de lâ??horreur (le Pale Man en est un bon exemple) que de la fantasy).
Au risque de livrer quelques « spoilers », résumons lâ??histoire : le personnage principal, Aaron Boone, est hanté à la fois par des rêves dâ??une cité enfouie, Midian, où il rencontre dâ??étranges créatures ainsi que par une série de meurtres horribles dont il est accusé par son psychiatre, le Docteur Philip Decker (interprétation glaciale dâ??un David Cronenberg qui semble prendre définitivement plaisir à son rôle). Après maints événements (il meurt et revient à la vie!), Boone se fait accepter par les créatures de Midian, mais doit les mener à une bataille quasi-épique contre une milice de fanatiques puritains.
Le récit de Barker renverse les perspectives : bien que les créatures ne soient pas dénué de maléfices (certains éléments laissent entendre quâ??elles ont commis, dans une autre vie, des péchés qui ont fait en sortes quâ??elles ont été choisies pour habiter Midian), les véritables monstres sont les humains, non seulement Decker (un « slash killer » délicieusement inquiétant) mais surtout toute la bande de policiers et de fanatiques religieux qui, dans le carnage final, veulent purger Midian de ce quâ??ils perçoivent comme étant le Mal Ultime. Cette histoire peuplée de personnages fascinants et subtils (à commencer par son principal protagonistes Boone) se veut donc une allégorie sur la xénophobie et la peur de la différence (certains critiques, et ils ont probablement raison, laissent entendre que Barker a pu puiser longuement dans sa propre expérience en tant quâ??homosexuel).
Les décors de Midian sont sublimes : gothiques et imaginatifs, ils sont superbes et les créatures qui longent les corridors de la cité oubliée sont très réussies (bien que quelques maquillages et effets spéciaux datent un peu). La trame sonore de Danny Elfman donnent un vernis de film à grand budget; pour la postérité, câ??est à mon avis une de ses plus réussies. Quant aux acteurs, ils sont tous excellents mais mes coups de cÅ?ur vont définitivement à Cronenberg et Haid (dans le rôle du chef de police xénophobe habité par une haine religieuse qui fait frémir : que le personnage puisse être réaliste est la véritable horreur de ce drame aux proportions presque épiques).
Malgré ses bons points (ils sont nombreux!) et la réalisation léchée de Barker, Nightbreed possède quelques défauts qui font quâ??il ne peut aspirer au même statut quâ??Hellraiser. Or, la petite histoire nous apprend que la faute pourrait très bien relever de la compagnie de production. Peu de temps avant la sortie en salle, celle-ci a fait repasser la pellicule au montage, coupant près de 25 minutes de films. Le résultat : un montage parfois chaotique et quelque peu illogique. Le point de vue de lâ??histoire passe dâ??un personnage à lâ??autre sans transition; les personnage changent dâ??endroits rapidement, etc. De plus, toutes les touches dâ??horreur (et lâ??on sait que Barker nâ??a pas peur de fixer sa caméra sur des scènes de carnages organiques) ont été injustement coupées (la seule qui ne le soit pas est celle de la fin, un hommage à Cronenberg par ailleursâ?¦).
Câ??est bien dommage car on pressent déjà une vision artistique hors-norme dans Nightbreed. Que celle-ci soit superbe alors quâ??elle est ainsi mutilée par la raison commerciale (la compagnie a eu finalement tort : le film fut un flop en salle) est un signe que Barker est un artiste complet de lâ??Horreur. Les fans ne peuvent que rêver du jour où un directorâ??s cut ne soit pressé sur DVDâ?¦ mais cela est probablement aussi mythique que la cité enfouie de Midianâ?¦.
This review of Nightbreed (1990) was written by Jérôme V on 27 Jul 2010.
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